Bruxelles ma belle

 
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Longtemps, notre capitale s’est singularisée par des pouvoirs publics désinvestis, d’innombrables incohérences urbanistiques et des concepts architecturaux inédits. Comme façadisme et bruxellisation, popularisés partout dans le monde à nos dépens. Les choses bougent. Et changent, parfois radicalement.    

Dans la tuyauterie institutionnelle belge jamais figée, l’année 1989 s’impose, portant la Région de Bruxelles-Capitale circonscrite à 162 km2 sur les fonts baptismaux. Aux 19 communes à équipes politiques hétérogènes, Bruxelles affiche sans broncher des profils architecturaux les plus hétéroclites. Incohérences et manque de vues d’ensemble furent longtemps sa seule marque de fabrique. Durant les Trente Glorieuses, la capitale et ses élites caressent des ambitions d’outre-Atlantique très prononcées, rêvant de quartiers d’affaires aux roides verticalités et d’autoroutes s’entrecroisant en cœur de ville.

Comme toujours en Belgique, nombre de compromis-bricolages figèrent les solutions urbanistiques adoptées. La jeune Région ne mit pourtant qu’une demi-décennie pour négocier avec l’Etat fédéral un accord de coopération stratégique, rompant avec toutes les pratiques à hue et à dia d’un passé chaotique. Contraction de «Belgique» et d’«Iris» – emblème fleuri de l’entité enfin dotée de son propre exécutif et d’un parlement –, cet accord Beliris fêtait son quart de siècle d’existence fin 2018. Au total, il pèse 1.500 projets aboutis et 2 milliards € investis.

Sous le quartier européen et ses institutions internationales, les travaux du tunnel «des Eurocrates» Belliard ont spectaculairement inauguré le bal d’une collaboration jamais démentie ni interrompue pour conforter le statut de la capitale à la fois du royaume, de la Flandre et de l’Europe. Tout en contribuant à lui réserver un avenir plus planifié et plus cohérent, architecturalement et urbanistiquement parlant. Diverses planifications maison cohabitent: PRD, PRDD, PRAS, PPAS, schémas directeurs, plan Canal, CoBAT, règlements d’urbanisme et autres. Sans compter les 19 échelons communaux, extrêmement productifs aussi.

High Line bruxelloise 

Jusque-là raillée pour ses politiques de bruxellisation (années 50-70) et façadisme, Bruxelles procède désormais par rénovations, transformations, reconversions. Avec les principes fondateurs de l’accord Beliris, des infrastructures et espaces publics dignes de son rang surgissent aux quatre coins de sa territorialité. Au cours des quatre dernières décennies, cohabitant avec ses désastreux prédécesseurs, ces nouvelles pratiques seront adoubées par toutes les coalitions successives et très diverses à la tête de l’exécutif bruxellois.

Maître d’ouvrage Beliris et nombreux partenaires – tels les bureaux d’architectes d’ici et d’ailleurs – se sont aussi attelés à redynamiser d’innombrables quartiers bruxellois grâce au mécanisme des contrats de quartiers financé par de l’argent public et pléthore de financements européens (Urban, Feder, …). Des tas d’espaces publics nouveaux ont surgi; quantité de boulevards, voiries, avenues et rues, zones de rencontre et convivialité ont été (ré)aménagés. Beaucoup d’infrastructures culturelles en ont également bénéficiés. Les uns après les autres, les chancres urbains ont été reconvertis. Dans ces accords Beliris successifs, mobilités urbaine et douce campent un des axes forts. A l’instar des smart sustainable cities, l’accent est désormais mis sur le développement du métropolitain combiné à toujours plus d’innovations et d’IA. Les sites propres collectifs se multiplient également aux quatre coins bruxellois.  

L’un de ces récents chantiers en est l’un des couronnements majeurs, hissant Bruxelles à la jauge de coreligionnaires européennes pointées du doigt comme de plus en plus durables. Actuellement à mi-chemin, la réalisation en cours du piétonnier à Bruxelles-Ville «Brussels Low Line» (BLL) le long des boulevards centraux sert déjà d’argument marketing des Etats-Unis jusqu’en Inde et Chine. Ses ambassadeurs belges comprennent une partie des pères putatifs, les bureaux bruxellois d’origine brugeoise SUM Project et bruxello-liégeois Greisch où on n’hésite plus à le comparer au parc linéaire urbain High Line de NYC, attirant chaque année 5 millions visiteurs, conçu par les bureaux new-yorkais axés vie urbaine James Corner Field Operations et Diller Scofidio+Renfro.

La plus laide?
Mi-été 2014, le journaliste hexagonal Jean Quatremer (Libération) choque nos latitudes en écrivant ce que beaucoup – autochtones, édiles, presses bruxelloise et anticonsumériste – pense tout bas: cicatrisée-défigurée par des spéculations voraces, vampirisée par sa circulation-ventouse, bardée de tunnels/viaducs, Bruxelles aux 350.000 navetteurs/jour et patrimoine sacrifié serait en tête de course des villes les plus laides d’Europe. Et, de surcroît, sale en maints endroits hormis quelques îlots happe-touristes. Baronnies aux limites et millefeuilles administratifs hors logique, ses 19 communes refusent toute fusion. Fifth Avenue du luxe, l’artère Louise appartient par exemple à trois d’entre elles. Sport régional naguère sans danger: comme partout ailleurs, s’y garer en double file. En sus des Jonction Nord-Midi, «Manhattan» Nord et canal coupant l’hyper-centre en deux, parfaits exemples de bruxellisations, la Région dispose de 3 tranchées urbaines dans un mouchoir de poche: Petite Ceinture, 2e couronne 4-6 voies et ring. Bruxelles fut aussi l’une des villes les plus dangereuses du Vieux Continent pour piétons, cyclistes et mobilités douces autonomes (trottinettes Lime, vélo-cargo, …). RER vélo, piétonniers, zones 30, etc., les nombreux réaménagements acquis et en cours devraient bientôt avoir raison des flétrissures.

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Projet de ville 

Courant des places De Brouckère à Fontainas, une zone piétonnière sans voiture est/sera ainsi créée sur 59.000 m2, rendus à la mobilité douce. Dans l’immédiat, «L’impact du projet» ne vise pas l’ensemble des îlots bordant les grandes artères centrales: «On ne s’en est préoccupé que jusqu’aux façades», relève Marc Appelmans chargé du Business Development chez SUM Research+Project. Développeurs et grands bureaux d’architecte se sont rapidement alignés (fiche pratique 2). Décidé par un plan de mobilité 1996-98, le projet concernait l’axe nord-sud du centre-ville bruxellois, tout en réfléchissant aux flux est-ouest. Initialement, il reliait les deux gares aux extrémités du futur piétonnier: terminal TGV Midi (Eurostation et l’architecte Marc De Vreese) et nœud de communications Nord (CCN).

Ce CCN mixed-use a été imaginé par les fonctionnalistes de Structures, pour loger une partie de l’administration générale bruxelloise aux étages et une galerie commerciale au rez. Cette Brussels Low Line a fait l’objet d’un concours d’architecture en 2001, attribuée trois ans plus tard à l’association momentanée citée. Malgré son endormissement jusqu’en 2012 et les attentats de 2016 immobilisant Bruxelles assiégée par les militaires, BLL s’est finalement jouée de toutes les péripéties, embûches, réticences et retards à l’allumage. Ce projet majeur a aussi pu compter avec l’arrivée de nouvelles populations plutôt «bobo» dans ces quartiers adjacents en réorganisation et la popularité des pique-niques dominicaux de rue.

Sur financements Beliris dont une tranche de 14 millions € supplémentaires pour 2018-19, le plus grand piétonnier bruxellois – Ixelles, Forest, Etterbeek ont ou auront bientôt les leurs –, passera de 300 m2 verdurisés à 9.000 m2 à l’horizon 2020. Avec notamment une place Fontainas (quartier Anneessens) muée en jardin à l’anglaise et de la pleine terre côté Bourse et place De Brouckere. Sur les grands espaces, les matériaux retenus mêlent pierre bleue, granit et béton, aux finitions croutées antidérapantes. Alentour, les rénovations d’ampleur se succèderont dès ce début d’année 2019: tour Philips (Conix RDBM Architects), BruCity (Bruno Albert, B2Ai, Pierre Lallemand),  Crystal (Art & Build), ex-siège Actiris (famille Vervoordt), ex-Bourse de Bruxelles (Robbrecht & Daem+Baneton-Garrino+Popoff Architectes), …

Routines connues
Pour 2018-19, l’avenant 13 de l’accord de coopération Fédéral-Bruxelles ne déroge pas au modus operandi instauré depuis la création de Beliris en 1993. Ses 666 millions € vont et iront à 6 grands axes:

Mobilité (39%)
Culture et patrimoine (18%)
Infrastructures diverses et achats de terrain (14%)
Revitalisation de quartiers (12%)
Zones prioritaires et espaces publics (11%)
Espaces verts (6%)

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Jouer ensemble

«Là, il y a un projet de ville et de marketing urbain à long terme, conclut Marc Appelmans. Pour ça, il a fallu des alliés et jouer ensemble.» En Région de Bruxelles-Capitale, désormais «C’est LA référence en matière d’aménagements urbains qui va se vendre à l’international.» A l’évidence, avec de nouvelles cohérences qui pourraient essaimer dans un avenir proche et qui rompent spectaculairement avec les bruxellisations d’antan. D’autres acteurs architecturaux mettent la main à la pâte pour (re)penser/panser la ville. Ainsi le bureau MSA des frères Simon et Benoît Moritz. Ces diplômés-enseignants de La Cambre-Horta ont quelques schémas directeurs à leur actif: Tour & Taxis, Josaphat (Evere-Schaerbeek), quartier européen, espace Canal à Molenbeek.

Avec Ney & Partners ou V+ par exemple, quelques interventions ont défrayé la chronique: Cage aux Ours, traitement événementiel et piétonnier de l’espace public Monnaie, écoles Ceria (Anderlecht). «Notre core business, c’est la ville de Bruxelles, un peu l’international», relève Alain Simon, un des trois associés. En 2017, MSA a décroché un prestigieux Mies van der Rohe, un des tout grands prix européens d’architecture contemporaine, décerné pour la toute première fois à des Belges. «C’était pour les logements sociaux passifs Navez conçus avec V+ en entrée de ville», dans le cadre d’un contrat de quartier à Schaerbeek.         

Demandez le programme
• Tour Philips en H, place de Brouckere. Pour 2020, ses 18 étages seront rénovés en céramique-alu avec vue sur piétonnier via une terrasse panoramique
• BruCity, nouveau paquebot administratif de Bruxelles-Ville d’ici 2021 sacrifiant le Parking 58 érigé pour l’Expo universelle
• Crystal City, projet mi-commercial mi-résidentiel dans ce vaste bâti en U bordant le boulevard Anspach (quartier Monnaie-De Brouckere)
• Ex-siège bruxellois d’Actiris relogé à la tour Astro, aux 17.500 m2 accueillant chaîne franchisée Eataly (R+1), appartements et bureaux partagés
• Bourse classée de style néo-palladien transformée en palais de la bière, skybar, outils horeca, archéo-musée Bruxella 1238 et rue publique intérieure reliant ruelles médiévales ceignant Grand’Place, place de la Bourse et rue Orts

Acupuncture urbaine

Associé à Ney & Partners experts en stabilité, MSA pratique régulièrement l’«acupuncture urbaine», selon l’expression de l’architecte-urbaniste catalan Manuel de Sola-Morales. Elle désigne ces revitalisations de points clés en «zones malades ou épuisées.» Au pied de la dalle Luxembourg et du Caprice des Dieux, sobriquet du parlement européen aux formes fromagères, MSA a gagné un concours Beliris concernant haut et bas du parc Léopold. Celui-ci relie centre névralgique etterbeekois, place Jourdan à la mue en semi-piétonnier en cours, et quartier des Eurocrates.

«Pour y redonner sens à la mobilité douce, on a repris le système initial des patatoïdes. Ces endroits étaient très touffus, mal entretenus, bouchaient toutes les perspectives. Minimales, nos micro-interventions retravaillent les entrées pour reconnecter place et dalle Luxembourg, parc classé, Etterbeek et institutions européennes bordant la place Schuman, dégager les vues et intégrer toutes les contraintes liées à la sécurité.» MSA+Ney investissent aussi jusqu’aux talus ferrés urbains. Tel le futur stratégique tronçon RER Etterbeek-Luxembourg-Schuman, parallèle à la pénétrante avenue de la Couronne, égout à voitures.

A greffer au futur RER vélo bruxellois, «Cette opération à tiroirs et phasée crée des cheminements lents alternatifs» balisés à l’acier Corten. «Toute une série de petites coutures est devenue un très grand projet.» Stabilisés par des pieux, des ouvrages d’art effacent des pentes très raides. Un travail sur l’eau associe toitures riveraines et noues en contrebas de la halte RER Germoir, pour récupérer les ruissellements inondant régulièrement cette partie de la vallée du Maelbeek très encaissée. Dans ces rues «comestibles» (condiments+arbres fruitiers à planter), chaque bac est un mini-bassin d’orage. Véritable «imbroglio en génie civil», ce chantier sera bouclé pour 2020-21.   

Symbolique forte
• L’A.M. des Danois de COBE et des Bruxellois de BRUT (Francis De Wolf-Gunther Slagmeulder) ont remporté le concours d’architecture international portant rénovation de l’espace public hautement symbolique du rond-point Schuman, ouvrant sur Berlaymont et Juste Lipse (conseil de l’UE)
• Entre Cinquantenaire et rue de la Loi, siège de toutes les institutions européennes, Cobe+Brut vont bientôt traiter l’immense espace constitué d’une zone centrale et de deux zones à piétonniser «dans les pas de Léopold II». Le permis devrait être délivré avant les élections de mai
• Leur geste le plus fort sera, en son milieu, une énorme agora urbaine à la cuvette gradinée et sous toit «sur l’idée de représenter l’enceinte parlementaire qu’on ne voit qu’à la télé, à la forme géométrique transposée dans l’espace public», explique Francis De Wolf avant de rejoindre le Danemark, désormais son port d’attache. Les cercles concentriques au sol illustreront «la place centrale de l’Europe»

© D.R. ; © SUM Research+Project ;© MSA + Ney & Partners ; © MSA & V+/S Brison ; © MSA + Technum

Par Philippe Golard

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