Asie, entre démesure et infinitésimal

 
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En plein exode rural, l’Empire du Milieu construit partout à cadence inégalée et rythme record. En 2030, 700 millions de Chinois vivront en mégapoles de plus d’un million d’habitants. Cette civilisation vieille de cinq millénaires a tourné le dos à des siècles d’isolement et la maison trois générations agencée autour d’une cour carrée, pour densifier toujours plus en hauteur. Le Japon n’a pas, lui, les immenses territoires du géant chinois. La minimisation de l’habitat privé y est la règle. En Asie ouest, micros-états et pétromonarchies proche-orientales explorent d’autres voies.     

En ce XXIe siècle, la Chine au bientôt 1,4 milliard d’habitants compte quelque 30.000 architectes! Soit le double de la Belgique et cent fois moins qu’au Japon. Pourtant, l’immense territoire le plus peuplé du globe est l’un des pays qui construit le plus au monde de gratte-ciel compacts et alignés. D’ici 2030, il rassemblera entre 600 et 700 millions de citadins dans 656 villes. Mal agencées et accolées les unes aux autres, sans liens ni identité, ces tours sont souvent mono-fonction; généralement, les architectes chinois les façonnent pour y entasser le plus possible d’habitants-travailleurs. Au nord-est et à l’ouest, Dalian et Chongqing font partie de ces urbanisations galopantes aux verticalités effrénées sans début ni fin, ni mémoire ni passé. Aux quadrillages densifiés sans cohérence, ces décors surdimensionnés sont à l’instar de Hong Kong/Shenzhen (Chine méridionale), mère bicéphale de toutes les mégapoles asiatiques. Rétrocédé à la Chine en 1997, le 3e centre financier du monde forme avec Macao les deux districts spéciaux de RPC. 

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Club prisé
• Wang Shu, architecte chinois le plus célèbre, partage ses vues patrimoniales mêlées de modernité avec un certain nombre d’architectes.
• Dont: le jeune prodige Ma Yansong; Ma Qingyun; Chang Yung Ho; Qi Xin; Vector Architects; Zhang Lei; Atelier Deshaus-Liu Yichun; Xu Tian Tian. Tous privilégient brique, bois, bambou, béton.
• Parmi ces Shanghaïens, un Pékinois renommé: studio Zhu-Pei. OCT Design Museum (Shenzhen): architecture dérobée à la Turrell, espaces non délimités et coquille métallique extérieure imitant la pierre polie par la mer; diverses Courtyard houses.
• pavillon chinois > 16e Biennale d’architecture de Venise, jusqu’au 25/11.

Villes chaotiques

De la taille de l’Autriche, Chongqing est un pôle économique majeur de Chine-Ouest intérieure, conçu pour reloger les foules déplacées par la mise en eau du barrage géant des Trois-Gorges. Née de toutes pièces et sans le moindre repère, cette ville nouvelle aux 33 millions d’habitants connaît le développement le plus rapide sur Terre. Urbanistes et architectes éprouvent les pires difficultés à rencontrer la demande résidentielle exponentielle. Même en poussant la ville toujours plus haute, ils conçoivent là comme ailleurs des déserts de béton et d’asphalte.

Comme Pékin agencé autour d’une ville intérieure historique symbolisée par cité impériale, Cité interdite, place Tiananmen et hutongs, Chongqing a grandi à partir d’un centre-ville concentrant administrations, quartier d’affaires et banques, sièges d’entreprises. La plupart de ses consœurs chinoises n’obéissent pas à cet axiome européen classique. Toutes dissolvent la ville, mêlant cercles concentriques agglutinés à partir d’un cœur sans être centre et zones périurbaines tentaculaires, sans autres liens que les congestions du trafic et une pollution tenace. Aucuns plans directeurs ni d’aménagements ne fixent la manœuvre, encore moins les déplacements. Exemple parmi mille: la région aux steppes désertiques d’Ordos, extrême nord chinois adossé à la Mongolie.

Longtemps faiblement peuplée, l’inversion de tendance est née de gisements de charbon découverts très récemment. Multipliant ses innombrables barres sans âme, cette mégapole a rapidement rejoint ces entités d’un million d’habitants. Aux friches disséminées et quartiers parfois entièrement fantômes, cette ville satellite a également été planifiée pour absorber de futurs réservoirs de main d’œuvre. Contraste absolu: à visage humain, mêlant verre et acier, de l’ardoise bleue et du bois, l’Ordos Art Museum occupe l’un de ses quartiers no man’s land. La structure radiale de ce bâtiment culturel a l’ambition – actuellement insatisfaite – d’incarner le pivot d’autres bâtis cohérents ancrant cette ville d’un véritable départ. Tapi dans une dune, ce bel objet à la silhouette sans pareille tranche des forêts de tours anonymes dessinant l’horizon.

Pour l’heure isolé, l’édifice signé par la jeune architecte Xu Tian Tian (bureau DnA) veut servir d’esquisse-modèle inspirant de futures planifications urbaines pour régir ces nouvelles aires surgies de nulle part. Non loin, un ex-élève de Zaha Hadid a tenté semblable pari, nouvelle tentative d’unification de jungles urbaines éparses. Avec Yosuke Hayano, Dang Qun et l’agence MAD Architects, Ma Yansong a créé un objet abstrait, sans références temporelle ou culturelle. Tout en rondeur et élégances, sa bulle aux allures extra-planétaires est d’un bloc, climat oblige, pour vaincre des hivers inimaginables chez nous. Ce concepteur avant-gardiste est également l’auteur d’une récente Shan Shui City organique à Chongqing, des panoramiques Fake Hills (2015) à Beihai sur une ancienne route de la soie, et d’un étonnant Huangshan Mountain Village. A 613.200 m2, il se fond sans alignement entre collines granitiques et falaises crayeuses en Chine centrale.

Singapour
• Pays à peine quatre fois plus grand que la Région bruxelloise et porte du S.-E. asiatique, l’état-confetti Singapour cherche à s’étendre en permanence.
• 6 millions de citoyens doivent trouver à s’y loger sur 719 km2.
• Sa capitale explore l’architecture gagnée sur la mer. Notre globe c’est d’abord 7/10 d’eau aux superficies nouvelles exploitables.
• Diplômé d’universités belges, le duo d’architectes Huang & Khoo a par exemple érigé le complexe résidentiel vertical Pinnacle@Duxton pour 8.000 habitants, concentré au sol sur un mouchoir de poche.
• Monaco s’en inspire en gagnant 6 ha sur la Méditerranée. Déposés depuis août jusqu’en 2020 sur du ballast compacté, 18 caissons géants de béton vont constituer l’enceinte du futur quartier de tours et villas (Valode & Pistre + Renzo Piano).

Architectures globales  

Sur le delta fluvial du Yang-Tsé, Ningbo bat tous les records de densité. La ville côtière mêle résidentiels agglutinés, vétustes industries lourdes et nuées de Q.-G high-tech où chaque tour est traitée comme un îlot à part, tissant de très denses quartiers de bureaux et d’affaires. A l’exemple du Silver Walk, quelques-uns ont été agencés par le bureau Mada s.p.a.m. (Shanghai/NY) de Qingyun Ma et sa co-fondatrice Jane Zhang, senior venture architect chargée des nouveaux pôles urbains (CBD). Comme ailleurs, ceux-ci ne sont soumis à aucune norme de planification ni d’urbanisation globale, ni critères architecturaux ni contexte.

En l’absence de plans d’urbanisme dans ces CBD, architectes, urbanistes et promoteurs y ont carte blanche. En Chine, peu d’architectes reçoivent de commandes détaillées pour ériger une maison, un immeuble. La plupart travaille à l’échelle ville. Seuls le Pritzker 2012 chinois et quelques autres traversent leur époque à contrepied, proposant des alternatives, équilibre savant entre idées nouvelles et mémoire du lieu, sobriété, simplicité et vue sur ligne d’horizon. A Ningbo, parfaits détracteurs d’un modernisme chinois sans règles, Wang Shu et Lu Wenyu (Amateur Architecture Studio) ont réhabilité le quartier chinois d’unifamiliales à cour carrée et lignes sinueuses.

Dans l’urbanisme traditionnel, jardin, terrasse en attique et dimensions à la hausse y sont fonction de la richesse des propriétaires. Le duo a ainsi imaginé une petite ville verticale livrée en 2006, lotissement en hauteur empilant 200 maisons sur 1 ou 2 niveaux. Ces 6 immeubles Vertical Courtyard Apartments accueillent un petit millier d’habitants et entretiennent un dialogue rare entre urbanisme traditionnel des petites villes chinoises d’antan, surtout rurales, et conception des cités européennes d’entre-deux-guerres. A Ningbo, le célèbre couple a aussi signé un monumental musée d’Histoire, forteresse de briques récupérées lui valant son ‘Nobel’ d’architecture 2012.   

Comme leurs très répandus homologues moyenâgeux (Paris) ou Renaissance (Florence, Venise, …), la Chine pense aussi à occuper ses ponts, en les transformant également partiellement en lieux habités. En province de Hainan, le pont futuriste multi-usages de l’architecte parisien Marc Mimram relie l’île Haikou Nanhai Pearl et la ville éponyme.

Comme leurs très répandus homologues moyenâgeux (Paris) ou Renaissance (Florence, Venise, …), la Chine pense aussi à occuper ses ponts, en les transformant également partiellement en lieux habités. En province de Hainan, le pont futuriste multi-usages de l’architecte parisien Marc Mimram relie l’île Haikou Nanhai Pearl et la ville éponyme.

Toujours plus
• L’Asie ouest, Dubaï et autres micro-émirats, tire ses extraordinaires moyens financiers du pétrole et du gaz.
• Tout profit pour des réalisations gagnées sur des déserts inhospitaliers, explorant souvent l’extravagance et la typologie ‘plus que’.
• Des innovations et techniques très spéciales (clim’, lieu d’implantation, …) se jouent de rudes contraintes pour assurer d’y vivre confortablement.
• Burj Al-Arab, le plus luxueux hôtel du globe hissé en 3 traits aux côtés d’une dizaine de bâtiments immédiatement identifiables dans le monde.

Architecture identitaire

Sur le Huangpu, Shanghai est actuellement la ville la plus peuplée et la plus cosmopolite de Chine. Rivale de Tokyo, Londres ou NY, cette métropole mondiale est la principale plateforme financière chinoise et l’épicentre financier de l’Asie-Pacifique. Le fleuve sépare l’ancienne rive coloniale et la promenade Bund du Pudong, le Manhattan chinois occupant l’autre rive, à la conquête du ciel depuis une quinzaine d’années. Sur la rive historique, architectes et développeurs se sont attelés à y faire renaître un quartier tertiaire en hauteur, fruit de l’intervention d’une demi-dizaine d’agences d’architectes recherchant cette fois un équilibre des proportions entre volumes et altitude.

Contrairement à Ordos, Chongqing et cie, Bund-nord fait l’objet d’un plan directeur global signant une nouvelle ère de l’urbanisme chinois. Pour se hisser en 1ère métropole d’Asie et désengorger un centre cette fois bien identifié, Shanghai planifie des villes satellites en périphérie lointaine, entre elle et la mer. Ainsi, sur concours d’architecture international, le plan directeur titanesque de Lingang a été confié aux tablettes graphiques des Allemands de gmp. Pour repères, des méandres de cours d’eau et un port de haute mer construit à 32 km des côtes et relié au continent par des ponts.

A mi-chemin entre urbanisme occidental et exploration d’une culture urbaine chinoise du futur, son expansion repose sur une triple idée directrice: transfert des densités en périphérie, centre dégagé, point central visible de loin. Comme autrefois l’église d’une quelconque contrée du Vieux Continent, cette identité – ici, le Musée de la Marine – est le bâtiment le plus élevé de cette cité à créer de toute pièce et à propulser au rang de future mégapole. Autour des 3 premiers km constituant cet épicentre, une promenade, du tissu urbain et des zones vertes dénuées de résidentiel ou d’édifices publics l’ordonnent. Ensuite, le périmètre des quartiers résidentiels – 840 m2 chacun–, et des zones paysagères s’empare de l’espace disponible.  

On doit au duo Shu-Wenyu des œuvres majeures et radicales. Comme les 30.000 m2 du Musée-forteresse de Ningbo, livré en 2008 et à toiture-place publique. Issus d’une trentaine de villages démolis, briques, tuiles et morceaux de béton aux textures et tailles variées ont été réutilisés pour composer les façades muséales.

On doit au duo Shu-Wenyu des œuvres majeures et radicales. Comme les 30.000 m2 du Musée-forteresse de Ningbo, livré en 2008 et à toiture-place publique. Issus d’une trentaine de villages démolis, briques, tuiles et morceaux de béton aux textures et tailles variées ont été réutilisés pour composer les façades muséales.

Au sud-ouest de Shanghai, l’agence d’architecture française XTU veut ériger en association momentanée son projet de quatre tours (‘French Dream Town’; Hangzhou) aux façades torsadées à panneaux en micro-algues.

Au sud-ouest de Shanghai, l’agence d’architecture française XTU veut ériger en association momentanée son projet de quatre tours (‘French Dream Town’; Hangzhou) aux façades torsadées à panneaux en micro-algues.

A Shenzhen, l’OCT Design Museum du renommé Pékinois Zhu-Pei a été délibérément implanté dans un lieu se voulant centre-ville. Singularités: architecture dérobée à la Turrell, espaces non délimités et coquille métallique extérieure imitant la pierre polie par la mer.

A Shenzhen, l’OCT Design Museum du renommé Pékinois Zhu-Pei a été délibérément implanté dans un lieu se voulant centre-ville. Singularités: architecture dérobée à la Turrell, espaces non délimités et coquille métallique extérieure imitant la pierre polie par la mer.

Minimisations nippones

Aux quelque 7.000 îles, l’archipel japonais ne dispose pas des immenses territoires chinois ou de l’Asie du Sud de l’Afghanistan à l’Inde – 6e économie mondiale – et au Pakistan. Activités sismiques, tsunami, typhons et même canicules récentes conditionnent les façons de bâtir de la 3e puissance économique mondiale. Il lui faut composer aussi avec d’étroites plaines littorales se concentrant dans les quatre plus grandes îles: sud d’Honshu, nord de Kyushu et Shikoku, Hokkaido totalisant quasi 95 % de la superficie terrestre. Le reste n’est que montagnes et volcans. Hors Grand Tokyo, l’une des métropoles les plus étendues du monde, les Nippons tentent partout une architecture en harmonie avec l’environnement et réhabilitant paysage comme traditions dans la ville.

Dans cette veine, Yokosuka – à une heure de train de Tokyo – a commandé un équipement public au bureau Riken Yamamoto & Field Shop. Né à Pékin, son fondateur comptait déjà à son actif le quartier Ryokuen-Toshi autour de la gare proche. Spécialisé dans une approche topologique de l’architecture, Yamamoto affiche son inclination pour les villes naturelles prohibant les plans d’ensemble. Son musée d’Art de Yokosuka se fond ainsi dans le relief naturel. A dessein, on peut y passer toute une journée sans ennui. De larges baies-perspectives y sont ouvertes sur le chenal d’Uraga au paysage intact, non loin de la célèbre base navale nippo-US.

Cette réalisation minimaliste et semi-enfouie illustre une des différences entre architectures asiatique et européenne: la dimension spirituelle conférée aux paysages, même urbains, très différents des nôtres. A Tokyo, a contrario, la place est surtout trop comptée pour y imiter Yamamoto et cie. Ici, le m2 est le plus cher de la planète et impose partout la minimisation de l’habitat privé. Les architectes nippons pratiquent la microarchitecture pour loger une bonne partie des 35 millions de résidents et travailleurs de Tokyo. Inconcevables chez nous, deux voies ont été privilégiées: supra-hauteur et ultra-densité de lieux lilliputiens, s’inspirant du modèle de la ruche, aux espaces intérieurs optimisés et au style épuré si caractéristique de cette partie du globe.

Contrairement à nos places et parcs urbains, ruelles, escaliers et cours intérieures y constituent l’espace public. Ces micro-densifications exploitent chaque terrain vide entre bâtiments à la façon de Fujimoto Architects (unités prototypiques liaisonnées), Mitsuhiko Sato ou Hitoshi Wakamatsu (cité verticale d’appartements Sakura). D’autres ont imaginé d’autres solutions proches: micro-logements à surfaces très réduites, colocations Yokohama (Osamu Nishida) à cour centrale commune, micro-maisons box, cubes ou les O-Pod tube housing en béton tubulaire d’à peine 2,5 m de large créés par James Law Cybertecture, cette fois à Hong Kong. Ou encore des équipements hôteliers à capsules (tel l’hôtel de 8 étages Shibuya à Tokyo), conception de gain spatial née à la fin des années ’70 et typiquement japonaise.

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En béton, la solution d’habitat tubulo-capsulaire type O-Pod tube housing risque bientôt de pulluler à Hong Kong et ailleurs en Asie. Sérielle, elle peut être par exemple glissée sous un viaduc, déposée en toitures, adossée à un système de coursives, empilée entre deux immeubles, etc. Ou surplomber un parking.

En béton, la solution d’habitat tubulo-capsulaire type O-Pod tube housing risque bientôt de pulluler à Hong Kong et ailleurs en Asie. Sérielle, elle peut être par exemple glissée sous un viaduc, déposée en toitures, adossée à un système de coursives, empilée entre deux immeubles, etc. Ou surplomber un parking.

© Ingenhoven architects/HGEsch ; © Amateur Architecture Studio/Iwan Baan ; © Studio Zhu-Pei ; © Marc Mimram architecte-ingénieur ; ©XTU Architects ; © Amateur Architecture Studio/Iwan Baan ; © Sou Fujimoto Architects/Daichi Ano ; © James Law Cybertecture International.

Par Philippe Golard