Climat, inverser la vapeur

 
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Un réchauffement climatique d’1,5-2°C du seul globe terrestre à notre disposition signifierait, en réalité, la remise en question pure et simple de son habitabilité. Architectes, ingénieurs, métiers et secteurs associés ont un rôle crucial à jouer dans l’impérative et radicale marche à rebours à mener d’ici 2030-50. Car «La maison brûle et les pompiers regardent ailleurs.»

Automne 2018. Agence ONU, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat sort un rapport spécial confirmant dérèglements climatiques en cours et spectaculaires impacts et effets non désirés d’un réchauffement planétaire du seul globe terrestre à notre disposition. Préludes aux négociations internationales de la COP24 de Katowice-Pologne de décembre, les conclusions et scénarii du GIEC-IPCC d’un réchauffement d’1,5°C à 2°C, ou davantage, font froid dans le dos. A politiques inchangées, scientifiques, experts et climatologues prédisent notamment des augmentations substantielles en fréquence ou en ampleur d’«événements météorologiques extrêmes ou singuliers, plus graves et plus répandus.»

Depuis l’ère préindustrielle, «nous utilisons l’atmosphère comme une grande poubelle gratuite des gaz à effet de serre (GES): principalement le CO2, mais aussi méthane, gaz fluorés, oxydes nitreux, résume le climatologue belge de stature mondiale Jean-Pascal van Ypersele, interviewé par Focus Archi entre retour-départs du Canada vers Copenhague, Paris et New-York. Il faut absolument en réduire drastiquement les émissions jusqu’à ce qu’elles soient nulles vers le milieu du siècle. A défaut, l’habitabilité de la terre serait remise en question. Pour l’instant, la maison brûle et les pompiers regardent ailleurs.»

Non retour?

Pas plus qu’auparavant, 2018 n’a vérifié de bonnes résolutions: 33,1 milliards de tonnes rejetées (+1,7%) selon l’Agence internationale de l’énergie, avec un tiers dû aux centrales à charbon surtout en Asie où vit plus d’un tiers de l’humanité. Aller dans le bon sens sera compliqué sans cette partie du monde. Car d’ici 2030, le rapport spécial GIEC relève divers scénarii permettant de rester sous le 1,5°C de réchauffement fatidique. Ou de revenir à ce niveau après l’avoir dépassé, mais légèrement et seulement pour une ou deux décennies. Par comparaison, notre Terre s’est réchauffée d’1°C depuis 1900.

La réalisation de l’un ou l’autre de ces scenarii modélisés exige toutefois des «transformations systémiques» de nos pratiques. Dans tous les secteurs et «dans la prochaine décennie». Urbanisme, aménagement du territoire et conceptions de bâtir sont au premier rang. Il faudra décarboner à tour de bras, tailler radicalement dans les énergies fossiles, réduire de 45% leurs émissions de C02 d’ici 2030, atteindre le «seuil nul vers 2050.» Ne pas le faire, faire la sourde oreille? Côté impacts, le seul risque d’une hausse importante du niveau des eaux/mers/océans – occupant 7/10 de la surface terrestre – signifierait, par exemple, l’engloutissement des petites îles du Pacifique. Et des conséquences cataclysmiques pour deltas, zones côtières et littoraux. En ce compris ceux de la mer du Nord, des Pays-Bas et littoral belge.

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FICHE PRATIQUE 1
Du berceau au cercueil
• Commun aux 3 Régions, TOTEM est un outil d’évaluation ‘empreinte carbone’ quadriphasé des bâtiments/matériaux au cours d’un cycle de vie: production, mise en œuvre chantier, utilisation, fin de vie • Passés au tamis, des indicateurs environnementaux (GES, pH sols/eaux, émissions polluantes, …) débouchent sur un indicateur agrégé ‘impacts’ • De futures mises à jour amélioreront une première version complexe à manier

Solutions «aval»

Ici et ailleurs, ces risques de mues radicales sont anticipés. En consultance, Bjarke Ingels Group et d’autres grands bureaux d’architectes y travaillent déjà, le nez dans le guidon. Avec AECOM, les néerlandais de One Architecture & Urbanism et JLP+D, BIG traite ainsi le projet BIG U de résilience du littoral urbain vulnérable Lower Manhattan dans la baie de New York baignée par Hudson, East river et pointe atlantique. Les Danois s’occupent aussi de San Francisco. Avec Resilient Boston Harbor, l’association momentanée SCAPE studio, Arcadis et Nitsch Engineering mène l’offensive sur un front de mer de 47 km autour de Boston.  

Pour armer leur péninsule à plusieurs quartiers stratégiques contre la montée des eaux, district financier NYCEDC et port de mer viennent de débuter, mi-mars dernier, le Lower Manhattan Climate Resilience. A finaliser pour 2021, ce masterplan aligne une série de mesures temporaires et long terme destinées à renforcer la zone côtière urbaine new-yorkaise et à en prolonger les rivages d’au moins deux pâtés de maisons. Ce littoral étendu sera pourvu, d’une part, de barrières anti-inondations permanentes et de protections amovibles, à déploiement rapide et, d’autre part, d’espaces publics et parcs ouverts aménagés en zones tampons inondables.

Dans ces zones basses du Lower Manhattan aux fronts de mer actifs, on élèvera parallèlement quais, esplanades, bermes, parcs. Chiffré provisoirement à 8,8 milliards €, l’ensemble du dispositif protégera les quartiers limitrophes en cas de tempêtes et montées structurelles des niveaux d’eau: fleuves, océan, eaux souterraines, nappe phréatique. Selon les recherches et projections: 1,8 m escompté en 2100, 20% des artères et 50% des propriétés exposées. La prochaine étape pour NYCEDC consiste à déposer une demande de qualification pour monter une équipe de concepteurs-ingénieurs chargée de mener de front ces divers projets.

Cette politique volontariste est financée à la fois par NYC, Etat fédéral et divers privés. Les crédits fédéraux proviennent de l’enveloppe ‘sinistres’ d’après ouragan Sandy à l’automne 2012, deuxième phénomène extrême le plus coûteux aux Etats-Unis depuis 1900. Nombre de villes US développent de tels plans après avoir subi plusieurs épisodes météos dramatiques et imprévisibles, dont les ouragans dévastant les villes de Floride-Texas. Boston, Miami et San Francisco ont également lancé de vastes enquêtes, appels à projets et concours d’architecture pour bouleverser leurs planifications urbaines et dégager des solutions «aval» similaires.  

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Flandre aussi

Pour défendre son littoral contre les dérèglements annoncés, l’exécutif flamand a voté un masterplan sécurisant ses 67 km à front de mer pour résister à un épisode climatique millénaire. Tenant à l’œil érosion-sédimentation et marées tempétueuses types St-Nicolas 2013 ou Dieter 2017 sur plages et dunes, Division des côtes et masterplan Coastal secury ont cartographié les zones à risque. Ils ont aussi étudié mesures et alternatives choisies pour garantir le statu quo jusqu’en 2050. Pour la période 2011-2018, défenses supplémentaires, profilages de dunes et apports de grandes quantités de sable ont concerné La Panne, St-Idesbald, Coxyde, estran de Nieuport, centre-rive Est à Ostende, Bredene, Le Coq, Wenduine, Blankenberge, Knokke-Heist.

Des protections dures ont été implantées ailleurs: murs anti-tempête, extensions anti-vagues, digues élargies, barrières anti-inondations. La Reine des plages dispose ainsi d’un mur anti-tempête mobile et amovible, après promenade du front de mer rénovée, de Zeeheldenplein à Klein Strand. Des murs anti-tempêtes équipent la rive Est nouvellement urbanisée, à compléter de murs d’orage autour des quais. Zone-tampon, la réserve naturelle Zwin a été agrandie de 120 ha et équipée d’une nouvelle digue élargie,  comme Wenduine. En 2021, des barrières architecturales protègeront marina à Blankenberge et chenal portuaire à Nieuport. 

A l’automne, les digues de Mariakerke-Raversijde seront traitées: murs anti-tempêtes+ élargissements+paysager dunes à ancrer. A Middelkerke, un nouveau tracé de la digue s’ajoutera à des dunes créées en zones vertes, tampons en conditions météos extrêmes. Des études sont en cours pour le port intérieur d’Ostende (quai Montgomery + zone Zeeheldenplein/Westerstaketsel). Son homologue zeebrugeois aura son mur anti-tempête jusqu’au quai suédois (2019). Une autre étude à mener vise écluses et barrages tout le long de la côte.

Plus crucial

Les solutions amont pèse(ro)nt beaucoup plus. Le manche est là côté bâtiments-infrastructures, pour gagner en efficacité énergétique et y dégager les bénéfices potentiels les plus importants au monde en réductions d’émissions GES. Le GIEC l’a bien calculé. Architectes, ingénieurs, auditeurs énergétiques et métiers associés l’ont bien compris. S’ils le veulent, ils ont la main sur le bâti existant. Etabli à Gand-Gembloux, BSolutions – architecture retail-industriel-logistique et building engineering – a classiquement, dans ses pratiques, d’abord «banalisé les optimisations possibles, dit son DirGé Philippe Decock, un peu de domotique, chauffage à condensation gaz, etc.»

FICHE PRATIQUE 2
Vieillots
Décarboner/rénover le parc immobilier existant des 3 Régions, au renouvellement très lent et aux performances généralement médiocres, constitue l’élément-clé pour réduire les émissions GES. Associés à des co-bénéfices, politiques publiques fortes et législations PEB ont imposé un objectif quasi zéro énergie et la multiplication de smart buildings d’ici 2050. Variant d'une Région à l’autre, leur logique au final est la même: le logement est jugé d’autant plus performant que la conso d’énergie primaire Espec (kWh/m2/an) est faible

«A Estinnes-Binche, nous avons été les premiers à proposer un parc éolien en Belgique. Puis on s’est doté d’une cellule orientée développement durable, avant d’être le 1er assesseur certification BREAAM in use en Wallonie.» En cours d’installation à Charleroi, le plus grand Décathlon wallon bénéficie de cette philosophie. En grande distribution, Coxyde et Zemst l’ont devancé en aménagements en objectif durable. «Nous sommes aussi le fournisseur attitré de solutions pour Tesla, showrooms et bâtiments d’entretien: Anvers, Hasselt ou Zaventem sont terminés ou en cours. Nous avons également été d’un des premiers essais du genre en éco-quartier, 14.000 m2 à Baseilles-Namur. En basse énergie car on ne parlait pas encore de bâtiments passifs.» 

Avec ACDC, DLacomble Architecture et SLH, le bureau s’occupe désormais entre autre de 8 blocs de logements publics en passif (Maison des Hommes) à Flémalle, «On y organisera des séances d’information utilisateurs pour apprendre les bons comportements aux futurs habitants.» Aux Isnes, bourré de techs-innovations, le siège BSolutions est lui «à la fois passif et certifié BREAAM. Le premier est bon pour le portefeuille, le second pour la planète, sourit Xavier Falmagne, architecte associé. Nous sommes ici en cœur de sujet: nous venons d’aider un très gros prestataire de services à certifier son nouveau siège du label CO2 Neutral. Son CEO nous expliquait que c’était désormais la seule façon d’attirer chez lui les nouveaux talents, qui s’identifient alors aux GAFA(M).» 

Bio-mimétisme
Basé à Bruxelles-Luxembourg-Paris, Art & Build (75 salariés) est l’un des rares bureaux belges à posséder un département Recherche & Développement. Transversal, ce pôle R&D a notamment mis au point des matériaux bio-sourcés inspirés de la nature: des fleurs de métal bi-lames à densités différentes, ne nécessitant pas d’énergie pour être mues. Elles devraient habiller en protections solaires les façades du nouveau siège Centre international de recherche sur le cancer (Circ-Lyon; A&B+Unanime), s’ouvrant/se fermant sous ensoleillement ou surchauffe. Elles pourraient servir à nouveau dans un très gros marché public secteur santé, pour lequel A&B concourt pour le moment dans une des grandes villes flamandes

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Totem

A Bruxelles, Bota Solar veut ouvrir la voie du renouvelable sur site existant, au-dessus d’un bâti tertiaire rez+8 des années 70 encore entièrement chauffé à l’électricité! Ses signataires Sunsoak et Ney & Partners ont conçu un portique ouvert et végétalisé à 800 m2 de profilés photovoltaïques fixés sur partie haubanée et au verre feuilleté trempé fabriqué spécialement en Belgique. En rez, sur 2,5 étages, du retail sous marquise aidera au retour sur investissement. En toiture, la future centrale solaire urbaine occupe un endroit stratégique: face à City 2, la place Rogier et le quartier Nord, et bordant la rue Neuve, l’axe commerçant le plus fréquenté du pays.

«On a remporté le mini-concours d’architecture lancé sur Bruxelles, détaille Jean-Didier Steenackers (Sunsoak). Notre client voulait un bâtiment post-COP21, un totem énergétique. Nous fournissons un objet architectural à solution convexe.» La centrale solaire fournira 35-40% des besoins énergétiques. «Ce challenge est double: implanter des énergies renouvelables dans la ville et partir du bâti existant, ralliements de toutes les marches ‘climat’. J’ai été inspiré par le projet de Dominique Perrault: toiture végétalisée et pergola photovoltaïque au-dessus de la Poste classée du Louvre. Si on peut intervenir aussi fort à Paris, on peut le faire ailleurs en apportant la preuve d’une architecture innovante.»         

© Art & Build ; © BIG+AECOM/One Architecture & Urbanism/JLP+D ; © BSolutions , © Sunsoak+Ney & partners.

Par Philippe Golard

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