Architecture contemporaine sur le continent noir

 
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Le continent noir détient des traditions architecturales très hétérogènes et ancestrales. Ses passés sous dominations coloniales, sa dureté climatique et ses profils géographiques très divers n’ont toutefois pas fait barrage à l’émergence d’un vocabulaire architectural spécifique, aux écritures très contemporaines. Une  jeune garde et quelques anciens  déterminés s’y emploient… 

A Nairobi, le Centre international de conférences Kenyatta (KICC ; vue intérieure) est l’exemple même de ces commandes publiques conçues par des architectes sans héritage colonial.

A Nairobi, le Centre international de conférences Kenyatta (KICC ; vue intérieure) est l’exemple même de ces commandes publiques conçues par des architectes sans héritage colonial.

Jusqu’à la fin du XXe siècle, ce continent noir est sous domination d’empires coloniaux un peu partout. Ce fait historique et ses six zones géographiques bien distinctes – Maghreb, large bande désertique, Sahel, terres forestières, de savane ou montagnes et hauts plateaux – aux climats à grands écarts modèlent jusqu’aujourd’hui frontières, économies et surtout types d’architectures des 54 Etats souverains plus Madagascar.

En précurseurs, quelques-unes de ces nations – dont le tout constitue le berceau de notre Humanité – ont utilisé l’architecture moderniste pour affirmer leur identité, tout en parvenant à préserver parfois, en partie, leurs traditions. L’un des tout premiers exemples de réalisations postcoloniales n’est autre que le KICC – Centre international de conférences Kenyatta à Nairobi (Kenya) – conçu par des architectes sans héritage colonial, des Scandinaves emmenés par l’architecte Karl Henrik Nøstvik.

Fin des années 90, le professeur à l’université de Copperbelt (Zambie) et architecte Jon Twingi Sojkowski s’agace de la quasi-absence – en ligne ou ailleurs – d’informations disponibles sur l’architecture vernaculaire ou populaire africaine au-delà des paysages urbains: mosquée de boue de Djenné (Mali), églises rupestres de Lalibela (Ethiopie), bâtiments patrimoniaux,… Après avoir sillonné Zambie, Malawi et Swaziland, le Sud-Carolinien rassemble une base de données inédites couvrant 48 des 54 pays africains, ne se contentant pas de référencer le seul passé.

Foisonnements

Depuis 2015, celle-ci recense bâtis séculaires érigés en murs de terre, boue séchée, roches, bois ou herbes, avec toits de chaume à durée de vie d’un demi-siècle, maisons traditionnelles, cabanes en bambou, ou encore villes entières bâties sur pilotis comme au Bénin. Sur l’ensemble du continent, aujourd’hui, ces habitats traditionnels abritent encore un demi-milliard de personnes. Certains le désignent d’ailleurs comme lieu de «renouveau, régénération et croissance» aux écoles d’architecture récentes, excepté Afrique du Sud et Nigéria. Même si sa séparation géologique partielle est promise dans 50 millions d’années, l’Afrique représente la moitié de la croissance démographique mondiale dans un avenir défini : 2050.

Sans limites, on y construit déjà quasi partout, à l’aide d’expressions et de solutions contextualisées, dont l’architecture bioclimatique. Sans plus vraiment importer les conceptions et codes mal adaptés de l’Ouest, l’occupation des espaces est très diverse. Créé récemment, le webmagazine Archicaine s’en montre le clerc de notaire scrupuleux. Désormais, architecture, métiers-secteurs d’aménagement et domaines associés disposent donc de plusieurs plateformes des projets, nouveaux langages architecturaux et nouvelles formes urbaines en terres africaines. Et ce de l’architecture vernaculaire historique ou traditionnelle à l’ensemble des projets, réalisations et visions contemporains.

Après les diverses indépendances, les paysages s’y marquent de très nombreuses commandes publiques: cités administratives, bâtiments et immeubles ministériels, palais de justice et présidentiels, aéroports, gares, facultés, écoles, hôpitaux, banques, sièges d’entreprises, marchés.
Elles coexistent avec les vestiges d’un style colonial omniprésent (parpaings, intérieurs climatisés,…) et un maelström de styles indigènes hétérogènes. Le privé a succédé au public pour structurer l’espace bâti et répondre à des urbanités rapides, multipliant vocabulaires nouveaux et écritures singulières. Depuis, les deux impriment autant de trames et fonctionnements urbains divers, avec des ornementations réduites et peu de matériaux différents: béton, acier, verre, matériaux bruts détournés.

Répondant à des nécessités fonctionnelles et économiques, la production des vingt dernières années révèle des architectures de compromis aux fondamentaux généralement dénués d’artifices. La typologie des projets est passée d’édifices prestigieux à des sujets plus communs comme les immeubles de logements ou bureaux surmontant un rez-de-chaussée commercial, souvent formatés dans un volume sous les dix niveaux. Désormais, l’Africain voyage et s’inspire beaucoup: Dubaï, E.U.A., Chine supplantent l’Afrique du Sud des années 90, avec leurs foires géantes de matériaux innovants et architectures remarquables, voire toujours plus excentriques.

Haut de l’affiche

Institués en 2015, préférant les valeurs aux catégories, les prix internationaux Africa Architecture Awards conscientisent notre monde désormais globalisé sur le rôle et l’importance d’une architecture propre à l’Afrique. Tout en y encourageant les voix émergentes et futures, ou les architectes, concepteurs, praticiens et urbanistes déjà établis. A la mi-mars, le plus grand marché annuel au monde de l’immobilier (Mipim) s’est tenu sur la Croisette à Cannes. Face à la surreprésentation asiatique, américaine et moyen-orientale, l’Afrique y a longtemps brillé par son absence. Si l’on excepte les quelques allers-retours de l’Afrique du Sud et de quelques pays d’Afrique du Nord.

Le Singapour africain, le Rwanda, l’a finalement rallié en 2014, véritable événement précurseur. Le pays des Mille Collines a présenté un projet directeur d’envergure:  730 km2 traités à Kigali par OZ Architecture et Surbana Jurong. L’année dernière, stratégiquement équidistant d’Europe occidentale, des Amériques et d’Afrique australe, le Sénégal débarque à son tour avec Diamniadio Lake City sous le bras. Depuis l’édition 2018, le Mipim consacre aussi désormais un forum annuel au continent africain, explorant les moyens d’anticiper ampleur, nature et facteurs clés de la demande d’architecture et d’immobilier dans un continent aux pratiques aussi diversifiées.
A 2 milliards € et proposant 1,5 million m2 à ériger avec l’appui de développeurs indigènes, indiens, turcs, marocains et du Golfe, ce projet Diamniadio stupéfie. Cette nouvelle ville de l’Ouest africain à 350.000 nouvelles âmes désengorgerait la capitale sénégalaise à la superficie tentaculaire par les trois pôles évoqués s’étendant sur 1.644 ha agencés autour d’un lac naturel. Les Belges n’affichent pas un ébahissement semblable aux autres congressistes présents; d’A2M Architectes (Rwanda, Maroc) à GS3 Architectes Associés (RDC, Tchad, Cameroun, Nigéria), les architectes de notre plat pays ont en effet depuis longtemps rendez-vous avec l’Afrique.
Pour partie, cela tient évidemment à notre héritage colonial – très controversé: politique des mains coupées; mise en coupe réglée des minerais divers ou stratégiques,… – en République démocratique du Congo, de Léopold II à l’actuel président Kabila. Les Belges sont aussi particulièrement actifs en région des Grands Lacs. On les retrouve également en Egypte, comme DDS+ sur les traces du baron Empain et de sa cité Héliopolis aux portes de la capitale cairote aux 18 millions d’habitants. Actuellement au point mort, le projet vise à y réaliser l’urbanisation de 350 ha entre aéroport et route Le Caire-Suez.   

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Archi-stars

Sur ce continent architecturalement émergent, l’archi-star est Adjaye Associates. Issu parents diplomates ghanéens, David Adjaye est le fer de lance d’une architecture décomplexée, de la future ‘cathédrale’ d’Accra au Ghana – auditorium interconfessionnel à 5.000 places sous toit concave et paysager de 5,5 ha – à l’universel Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaine (NMAAHC) qu’il pilote en association à Washington DC. Entre-temps, le natif de Tanzanie est revenu ici et là dans les pas de ses ancêtres: Rwanda, Ghana, Gabon. Bientôt, on y retrouvera ses Centre de cancérologie pédiatrique (hôpital 100 lits + clinique ambulatoire), Musée de l’esclavage (Cape Coast), projet éducatif Sylvia Bongo Odimba Foundation (Libreville).

Les autres pairs de cette jeune garde en marche sont le charpentier-architecte burkinabé très enraciné Diébédo Francis Kéré et le Nigérian Kunlé Adeyemi. Encore étudiant à Berlin, le premier –  Prix Aga Khan Archi 2004 – a réalisé une école dans l’est du Burkina-Faso à 200 km d’Ouagadougou. Sa Gando School marie logique bioclimatique, matériaux locaux – murs en voiles de terres rouges banchées, toits rideaux métalliques –, coûts de construction bas aisément reproductibles. On lui doit aussi l’entrée bâtie du parc national Bamako au Mali. Outre ses bureaux innovants (Victoria Island, Lagos) ou la Chicoco Radio suspendue, le second a pris entre autres à son compte des écoles iconoclastes en terre crue/tôle/bois ou certaines flottant sur l’eau. Comme le prototype «motomarine» de la communauté lacustre de Makoko.

A Lagos, deuxième ville la plus peuplée d’Afrique, cet établissement intègre tout bonnement les défis des changements climatiques dans un contexte africain d’urbanisation. Figure de proue de l’architecture africaine 70-80, Pierre Goudiaby Atepa a bien fait de préférer l’architecture aux planches de théâtre. Le septuagénaire a quitté sa Casamance natale pour imaginer des sièges bancaires, ses premiers bâtiments importants. Ensuite, ce seront des choses aussi diverses que le Millenium Gate (Dakar), l’aéroport de Banjul en Gambie ou le siège de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest à Lomé (Togo). Découpée en son milieu et pourvue d’une grande calebasse inversée, cette CEDEAO s’élève sur 20 étages tout en verre teinté et carreaux émaillés blancs. Son alter ego, la Banque ouest-africaine de développement installée dans le voisinage s’inspire, elle, du baobab sacré, éternel lieu des palabres.

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Jeter des ponts

Le Ghanéen Joe Osae-Addo (46) a quitté Los Angeles en 2004 direction Accra, ancienne colonie britannique. Le plus populaire des architectes de la diaspora a regagné volontairement son pays. Depuis, son architecture tropicale au modernisme contextuel y fait florès, exploitant la surélévation, des écrans à lattes en bois et des fenêtres à jalousies pour privilégier ventilations naturelle et transversale. Osae-Addo a appliqué ces principes à des tas d’autres projets, tel le Centre football for Hope construit avec des briques d’adobe, du bambou local et de la récup’ (échafaudages, conteneurs, …). A la pointe de l’Afrique du Sud, Carine Smuts fait pareil dans divers centres culturels et écoles. Ceux-ci sont érigés dans townships et villages traditionnels en briques de terre cuite et à l’aide de doubles murs ventilés contrant les pluies abondantes et régulières aux pieds de l’Afrique.


Avec Christian de Portzamparc, le Marocain Rachid Andaloussi a simplement réalisé le plus grand théâtre d’Afrique et du monde arabe. Avec ses 24.700 m², CasArts ferme désormais la très classique place casablancaise Mohammed V. Jusque-là, cette composition rectangulaire de l’entre-deux-guerres était bordée par sa fontaine centrale, ses institutionnels – Palais de Justice et bâtiments administratifs ordonnancés – et la wilaya de l’architecte Charles Boyer. Sur son dernier côté libre, les autorités marocaines appelaient de tous leurs vœux un outil culturel particulièrement emblématique. Le concours international fut lancé à l’été 2009. Le CasArts du duo franco-marocain a raflé la mise.


Recourant à la forme historique d’un classique opéra en fer à cheval, les deux architectes ont notamment imaginé un dispositif scénographique urbain transformable. Sans fard, son extérieur affiche également une architecture blanche, remarquablement couverte d’un voile de moucharabieh de terre cuite et de résine. On vient s’abriter du soleil dardant dans ses pavillons. La grande salle de 1.800 places permet d’accueillir des pièces de théâtre, concerts acoustiques, représentations et spectacles amplifiés. Situé sur l’une des pointes les plus occidentales de l’Afrique, ce bâtiment symbole à peine livré jette de formidables ponts très contemporains entre continents et cultures. Il illustre aussi combien il s’agit actuellement de parler de véritables architectures du continent «noir», à la fois plurielles et très personnelles. Et de compter partout, désormais, avec une scène créative africaine en plein essor.

Vatican bis, dieu foot

Yamoussoukro est célèbre, très célèbre. Excepté le cylindre tronqué à mi-hauteur à Evry du Suisse Mario Botta, la seule «cathédrale» érigée au XXe siècle dans le monde l’a été dans cette partie de l’Afrique noire. Inspirée de St-Pierre à Rome-Vatican, la gigantesque basilique N.-D. de la Paix a été conçue sur base des plans de l’architecte libano-ivoirien Pierre Fakhoury (PFO Africa) et son compère Patrick d’Hauthuille. Mais outre ce spectaculaire édifice bâti dans les années 80, à l’instar de San-Pedro (S-O) et Korhogo, la capitale administrative de la Côte d’Ivoire va bientôt accueillir un stade futuriste aux conceptions particulières dans le cadre de la prochaine Coupe d’Afrique des Nations (CAN) dont il est le pays-hôte. Le chantier démarre au début de cet été.
Lauréat d’un appel d’offres design+build+finance (45 candidatures rentrées, dont nombre provenant de Chine) lancé par le Ministère ivoirien des sports et des loisirs pour la CAN 2021, l’agence française SCAU va en effet concevoir une enceinte «minimaliste mais monumentale» à 56 millions €. Avec des références comme Stade de France à Paris, Atatürk Olimpiyat Stadyumu à Istanbul, rénovation toiture du Stade Vélodrome à Marseille, sa proposition est spectaculaire: elle creuse 3 des 4 tribunes spectateurs totalisant 20.000 places dans… le sol, profitant d’une pente naturelle in situ. La tribune ouest, elle, absorbera la majorité du programme: installations stadières, vestiaires, presse, bureaux, espaces sport-éducation à utilisation quotidienne d’après CAN.

Dans le cadre de la prochaine Coupe d’Afrique des Nations qui se tiendra en 2021, l’agence française SCAU a décroché la conception du stade de Yamoussoukro. Monumentale mais minimaliste, l’enceinte disposera de trois gradins « enterrés » dans la déclivité naturelle du terrain…

Dans le cadre de la prochaine Coupe d’Afrique des Nations qui se tiendra en 2021, l’agence française SCAU a décroché la conception du stade de Yamoussoukro. Monumentale mais minimaliste, l’enceinte disposera de trois gradins « enterrés » dans la déclivité naturelle du terrain…

« Réplique » de l’édifice sacré flanquant le Saint-Siège romain, la basilique N.-D. de la Paix à Yamoussoukro, capitale de la Côte d’Ivoire.

« Réplique » de l’édifice sacré flanquant le Saint-Siège romain, la basilique N.-D. de la Paix à Yamoussoukro, capitale de la Côte d’Ivoire.

© D.R. - © Bureau D. F. Kéré / Iwan BAAN; © I. Baan/ArchiDatum ; © cc-sa 3.0/Hanay ; © agence SCAU

Par Philippe Golard


 
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