Vertigineuses verticalités

 
focus-archi-magzine-Hudson-Yards-Viewed-from-the-Hudson-River.jpg

Même si Chine et Moyen Orient les supplantent désormais en production, les Etats-Unis ont inventé les gratte-ciel, notamment grâce aux structures acier et l’ascenseur à freins. Sauf exception, nouvelle économie numérique symbolisée par la Silicon Valley et géants du web optent pour des architectures résolument plus horizontales.

L’invention d’une verticalité toujours plus exponentielle a vu le jour à Chicago, mêlant briques et acier voie royale aux futurs murs-rideaux. Et surtout, à la conjonction de plusieurs facteurs: la trouvaille de l’ascenseur à freins, les évolutions technologiques, un matériau structurel révolutionnaire – l’acier –, et la volonté de rentabiliser des terrains étroits par des m2 gagnés sur la hauteur jamais bridée, outre-Atlantique, par d’inutiles lois ou entraves. Cherchant densification, retour sur investissements, profits et à gérer au mieux les chiches espaces disponibles, les premiers édifices non religieux les plus hauts du monde sont américains. Ces gratte-ciel ont commencé à dépasser les cathédrales au tournant du XIXe siècle avec, e.a., le City Hall-mairie (167 m, sculpture faîtière comprise) de Philadelphie.

Manhattan, le plus connu des districts new-yorkais gagné sur les marais, en sera vite le fer de lance. «Pour moi, le premier réel gratte-ciel US est le Woolworth Building (241,4 m) de Cass Gilbert livré en 1913 à New York, relève Georges Binder, l’un des meilleurs spécialistes mondiaux francophones du sujet (lire encadré). Ses 57 étages présentent plusieurs caractéristiques: noyaux ascenseurs, hauteur de 500 pieds (150m) et plus, bureaux.» Aucune tour belge n’entre dans cette typologie internationale largement acceptée. La plus haute du pays, la tour tertiaire du Midi fait 149 m. «Si on descend à 100 m, personne au monde ni aucune base de données ne possèdent la liste dans sa totalité, comptant des dizaines de milliers de tours. A ce jour, il existe quelque 6.000 gratte-ciel.»

focus-archi-magzine-graphique.jpg

Monsieur «Tours»
Recensant les gratte-ciel du monde entier, le Council on Tall Buildings & Urban Habitat (CTBUH) dispose de fellows partout. Ex-analyste du département immo d’AG Group – le plus gros portefeuille immo belge –, gradué market-distrib et fondateur de Buildings & Data (PR, recherches et services éditoriaux en immobilier-architecture), Georges Binder est l’un d’entre eux, son représentant Belgique et un conférencier prolixe, de Mumbaï à Dubaï ou Moscou et Londres. Précédant l’invention d’internet et des databases, sa biblio privée spécialisée remplit désormais deux vastes appartements bruxellois, abritant livres, données chiffrées, plans/coupes, illus et brochures marketing amassés pendant 40 ans. L’Ixellois a publié divers livres sur les gratte-ciel chez Images Publishing, l’un des plus grands éditeurs architecture au monde. L’un d’entre eux a été préfacé par Donald Trump, pas encore 45e président d’«America First»

focus-archi-magazine-Cass-Gilbert-Woolworth-build.jpg

Précieux droits aériens

Contrairement à l’Europe et Bruxelles où le gratte-ciel abrite nécessairement des bureaux pour le vulgum pecus, les tours US épousent le plus souvent un usage mixte, ne boudant pas la fonction résidentielle. Le Woolworth vient ainsi d’être rénové par le Français Thierry Despont, accueillant des appartements de luxe dans sa partie supérieure plus resserrée et réservant les 30 premiers étages aux bureaux. Et quasiment dès leur naissance, les tours s’y évasent en gradins pour éviter de créer des «canyons d’ombres dans les rues et permettre à la lumière de se diffuser.» (Règlement 1916) Manhattan affiche le premier la plus haute concentration de plus hautes tours au monde. C’est la ligne d’horizon la plus célèbre sur Terre. Aujourd’hui, les Etats-Unis ont perdu cette hégémonie: Chine et Proche-Orient produisent désormais bien plus de tours qu’ailleurs. 

Couplée à leur Floor Area Ratio, notre rapport plancher/sol, la notion fondamentale de droits aériens est née aux USA, et leur transfert permis. Là-bas, en raison de l’étroitesse des terrains urbains, promoteurs et développeurs peuvent légalement acheter les droits des propriétés voisines n’ayant pas utilisé tout ou partie de la surface constructible pour les ajouter à leur dessein vertical. «On pourrait parfaitement transférer cette réglementation spécifique en l’incorporant dans notre droit urbanistique en Belgique et à Bruxelles, soutient Binder. Pour préserver de vieux bâtiments pas classés mais à valeur patrimoniale, comme par exemple les derniers hôtels de maître du Quartier européen. Ce serait un moyen de financer de coûteuses rénovations

focus-archi-magazine-Herzog-de-Meur.jpg
Dans Lower Manhattan, le One eleven Murray de KPF n’accueille que du résidentiel. Cette nouvelle tour a l’allure d’un parchemin dressé.

Dans Lower Manhattan, le One eleven Murray de KPF n’accueille que du résidentiel. Cette nouvelle tour a l’allure d’un parchemin dressé.

Européens à bord

La plupart des Américains ne vivent cependant pas en tours dans grandes villes et zones rurales d’outre-Atlantique. Mais Manhattan n’en affiche pas moins plusieurs nouveaux gratte-ciel résidentiels filiformes de 50-90 étages, toujours plus minces grâce à la R&D. Bourrée d’expertises et de trouvailles technologiques, cette nouvelle génération se caractérise par des appartements aux panoramas à couper le souffle, un prix à des niveaux stratosphériques et des performances énergétiques dernier cri. Dans la «rue des milliardaires», la tour One57 tout en verre de l’atelier de Portzamparc a vaincu la complexité d’un plan en angles pour livrer une centaine de pied-à-terre ultra-luxueux. En rachetant les droits aériens des tours voisines, son homologue de béton 432 Park (Vinoly Architects) détrône tout le monde. Avec 90 étages, c’est le plus haut gratte-ciel résidentiel de l’hémisphère occidental.

A livrer en 2018, le 111 Murray de KPF aux 58 niveaux affiche exactement la même hauteur que l’historique Woolworth et ne comporte que des appartements hors de prix, certains en duplex. A la faveur de fusions de terrains et rachats de droits aériens, les grands cabinets européens ont intégré la partie. A l’instar de Herzog & de Meuron: sa 56 Léonard modifie Manhattan Sud, conçue tel un Jenga géant, du nom de ce jeu de société où les joueurs ôtent une à une les pièces d’une tour pour les replacer au sommet, déstructurant ses formes (jusqu’à la chute). Cette tour très récente appartient à la tradition déconstructiviste et l’architecture étrange asiatique (fiche pratique 1). Sa succession irrégulière d’étages entre et sort successivement de la structure centrale à la trentaine d’ascenseurs. Sur 57 étages (+rez=58 niveaux), l’assemblage recompose la skyline new-yorkaise. 

Désormais, les Européens sont en effet à l’œuvre outre-Atlantique, singulièrement à Miami: Renzo Piano, Foster & partners, AJN, etc. OMA vient d’achever 2 des 3 tours Coconut Grove. A 23 étages, ces 100% résidentielles de luxe en forme de cacahuètes font partie d’un mur de tours dressé le long de Bay Shore Drive. A fenêtres pleine hauteur et intérieurs mêlant verre à l'italienne, bois, marbre, granit et pierres de mer, les vastes terrasses y épousent les courbes extérieures. Les Danois de BIG ont utilisé une veine moderniste tropicale similaire, avec 2 tours en torsion aux colonnes en béton à facettes inspirées des palmiers. Herzog & de Meuron viennent d’achever Jade Signature, parallélogramme aux 57 étages surplombant la plage à Sunny Isles. En centre-ville, feue Zaha Hadid y signe la tour du mille-musée quasi achevée, immeuble classé parmi les 10 plus luxueux au monde, aux duplex affichant jusqu’à 927 m2 et 8 chambres.

focus-archi-magzine-bma-Miami-AstonMartinRes.jpg

Etrange
• Les rois de l’architecture vertigineuse étrange sont chinois: gratte-ciel aux allures de donut à Guangzhou signé Joseph di Pasquale, hôtel en fer à cheval de Yansong Ma (MAD) à Huzhou, siège de la télé chinoise CCTV conçu dans Pékin-est par OMA (agence Rem Koolhaas). Aux façades asymétriques en tous points, cette boucle à six sections horizontales/verticales totalise… 380.000 m2
• Depuis 2014, le président chinois Xi Jinping veut clore cette tendance forçant l’attention et les propos ironiques
• Les concepteurs restent sourds. Ainsi, en finition, le gratte-ciel à cascade d’eau artificielle intermittente, chutant de 108 m en façade à Guiyang. Surnommé Cascade City, ce Liebian international building à plusieurs tours tait l’identité de ses architectes. Bureaux et hôtel de luxe occuperont les tours, le socle sera du retail

Révolution ‘GAFA(M)’  

L'expression Painted Ladies désigne les quelque 48.000 demeures victoriennes ou de style édouardien recensées à San Francisco. Certaines font partie des plus vieilles bâtisses de la ville de la côte Ouest ouvrant sur la Silicon Valley. La quasi-totalité du business en ligne et des entreprises d’une new economy basée sur innovations high-tech et numériques a élu domicile autour de San Francisco, sa baie et sa fameuse vallée. Autour des années 60, le silicon chip y est en effet né, microprocesseur à base de silicium dont miniaturisation et montée en puissance sont issues des recherches militaires pour conquérir l’espace.

Depuis, les ‘Google Apple Facebook Amazon Microsoft’ (GAFAM) et licornes – start-up valorisées à plus d’1 milliard $ – renforcent leurs quasi-monopoles à l’aide de colossaux bénéfices défiscalisés et monétisent la plupart des échanges humains. L’ex-PDG et cofondateur de Google Eric Schmidt prédit «5 à 6 milliards d’utilisateurs d’ici 5 ans. Cette transition va changer totalement la vie de la moitié de la planète.» Plutôt logique: ces quelques centaines de km2 de la Silicon Valley engloutissent la moitié des sommes en capital-risque investies dans le monde entier. Les GAFAM y ont implantés d’immenses Q.-G. façon Pentagone-Washington, capitale fédérale. De Netflix, Paypal, Palentir à Uber, Tesla, Twitter, les autres ont fait pareil.

Si une demi-dizaine de ces paris réussis ont les plus fortes cotations boursières au monde (> 10.000 milliards $), elles sont généralement nées dans un garage. Leurs architectures prolongent l’aventure. Contrairement aux hyper-verticales d’Amérique du Nord (Toronto, Chicago, NY, Miami, Toronto, Houston, Dallas, Philadelphie) et à l’exception de l’un ou l’autre, comme biosphères et tours-siège d’Amazon à Seattle, elles se caractérisent quasi-toutes par leur horizontalité. Ce «nouveau type d’architecture» selon l’archi-star Gehry est celle choisie par Facebook. Ainsi, le géant des médias sociaux aux 2 milliards d’utilisateurs s’est construit un domicile californien plat à Menlo Park, entre Palo Alto et Stanford.

focus-archi-magzine-AmazonSpheres.jpg
focus-archi-magzine-AmazonSpheres-interieur.jpg

USA en perte de vitesse
• Fétiche Art Déco des années 30 outre-Atlantique, l’Empire state Building (381 m) fut le plus haut gratte-ciel terrestre jusqu’en 1967.
• 9 des 10 plus hautes tours déjà achevées sur Terre sont situées en Asie+MO; une seule l’est aux USA: 1 WTC (SOM) remplace les tours jumelles rasées par l’attentat terroriste inédit du 11/9/2001. Dame de verre au socle métal+béton armé, elle domine Big Apple, USA et hémisphère Ouest de ses 541 m.
• La moitié d’entre elles sont signées par le bureau US Kohn Pedersen Fox Associates (KPF). Ce record sera difficile à battre • La Jeddah Tower sera achevée en 2021, la première à atteindre le km. Alors, les dix plus hauts gratte-ciel du monde seront tous situés en Asie+MO

FB roi du monde

Son MK 20 inaugural jouit d’une nouvelle extension MPK 21 signée Gehry & Partners LLP achevée en moins de 18 mois. Aux nombreux espaces de travail flexibles, les différents sites du bâti horizontal sont interconnectés par The Bowl, jardin à gradins étagés et plantations tropicales. Jouant sur du verre abondant pour réduire l’éclairage artificiel, MPK 21 est un bâtiment à circulation principale centrale (rue couverte), au toit irrégulier en dents de scie et cour centrale. Il ouvre aussi sur un espace events à 2.000 places, 5 restaurants et équipements divers, un parc de 8.000 m2.

Pour FB encore, Gehry & Partners LLP a conçu les bureaux de Londres, Dublin et Manhattan où loger sa récente acquisition, la plateforme de partage d’images Instagram, joie des adulescents. Ces grands bureaux US n’hésitent pas à travailler pour les concurrents du web. NBBJ signe l’extension du Q.-G. de Google à Mountain View, à proximité de SF. Avec LMN + WRNS Studio + ZGF Architects, le même conçoit aussi l’extension du siège-campus de Microsoft à Redmond-Lake Bill. Gehry s’occupe des Binoculars de Google à LA. Foster signe 260.000 m2 pour le campus 2 d’Apple à Cupertino.

Gensler œuvre pour la plateforme streaming en ligne de Netflix: siège de SF et, pour une fois, une Icon Tower aux 14 étages à Hollywood. Taylor & Harvey s’occupent de SoMa-Airbnb (réservation logements) tandis que SHoP Architects traite le futur siège d’Uber sur Mission Bay, ex-quartier industriel de SF. Signées par autant de grands bureaux, ces véritables nouvelles cathédrales – basses! – du XXIe siècle créent de nouvelles formes d’agglomérations ou gentrifient les quartiers ou parties de villes occupés. A l’image des principales cités GAFA et implantations-licornes, leurs architectures plutôt horizontales bourrées de techno-architecture bioclimatique fournissent généralement de bonnes solutions pour se jouer des contraintes ‘milieu’ propres à l’Ouest des Etats-Unis.

focus-archi-magazine-Goettsch.jpg

© D.R. ; © SUM Research+Project ;© MSA + Ney & Partners ; © MSA & V+/S Brison ; © MSA + Technum

Par Philippe Golard