Convoquer le passé sans l’Histoire

 
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Le prix Pritzker 2012 Wang Shu aime mêler bétons contemporains et matériaux vernaculaires – pisé, bambou, pierres, bois, … – pour ses projets souvent déroutants, réalisés pour la plupart en Chine. Passeur du passé et des traditions, l’architecte chinois recycle aussi, recourant régulièrement à la technique du wapan, raccommodage fait notamment de tuiles et pierres issues de villages et villes rasées par la modernité galopante dans son pays-continent. Illustrations, de Ningbo à Fuyang et Wencun.  

Avec Amateur Architecture Studio qu’il a fondé en 1998 lui et son épouse, Wang Shu est détenteur du Pritzker 2012 et travaille essentiellement dans son pays-continent. Docteur en architecture sorti successivement de Nankin et de Shanghai, ce quinqua chinois est au sommet de son art, depuis l’érection de son musée d’Histoire à Ningbo, ville côtière battant tous les records de densité dans le nord-est chinois. Focus Archi en a longuement parlé dans un récent zoom consacré aux architectures asiatiques (FA 18 du 13/9, pp. 6 à 10). Cette spectaculaire forteresse de 30.000 m2 et de briques-tuiles – certaines comptant un millénaire au compteur – récupérées comme autant de vestiges d’une série de villages traditionnels rayés de la carte lui a valu son Nobel de l’architecture. Près d’une décennie après son érection, elle lui a aussi inspiré son très récent centre culturel de Fuyang (vidéoconférence ici > Pavillon de l’Arsenal-Paris; 1h 23’) au cadre idyllique proche de Hangzhou aux 8 millions d’habitants.

Terminus sud de l’ancien grand canal partant de Pékin, la capitale culturelle plurimillénaire de la Chine affiche une urbanisation galopante, rasant en trois décennies 90% de l’habitat traditionnel. AAS y dispose d’ailleurs de sa base arrière, avec vues sur montagnes luxuriantes. Le nouveau lieu culturel a eu recours aux mêmes techniques traditionnelles dont celle du wapan (raccommodage). Celle-ci assemble des éléments de tailles différentes pour créer une structure stable. Et comme à Ningbo, la récupération est ici également  au menu puisque le complexe aux trois bâtiments (musée, archives, musée d’art) a été recouvert de tuiles recyclées. Traversés ici et là d’escaliers et de chemins accessibles depuis des galeries extérieures, leurs toits en forme de vagues sont recouverts des mêmes matériaux.

Matériaux vernaculaires

Courbes ascendantes et ondulations y correspondant aux gouttières de l’architecture traditionnelle chinoise. Les perforations liaisonnent toits et bâtiments aux intérieurs en béton texturé contemporain, tout en créant autant de puits de lumière inondant les espaces inférieurs de lumière du jour. Les fenêtres étroites du complexe rappellent leurs aînées de Ningbo. Pour accepter de concevoir l’outil culturel de Fuyang, Wang Shu a exigé de pouvoir également restaurer le bâti (pierre, bambou, pisé) du village de Wencun. Tout ceci rappelle cette étonnante capacité du Chinois auréolé à évoquer le passé sans convoquer pour autant l’Histoire, comme l’illustrait jusqu’à fin octobre dernier la première expo monographique consacré par la France à AAS (Arc-en-Rêve Bordeaux).

 

A Wencun, le Studio Shu-Wenyu a également pris la construction de logements plus grands à son compte, y compris un espace pour l’élevage de vers à soie, artisanat local. Dans sa collection Architectures, Arte a d’ailleurs consacré un long reportage aux pratiques et réalisations expérimentales d’AAS, notamment sa «montagne de tuiles» et grand corps démembré de la maison d’hôtes Wa Shan (maison de thé, centre de conférences, restaurant et hôtel) mêlant béton universel et matériaux vernaculaires – terre crue, pierre, bambou, bois – et aux façades associant creux et décrochés irréguliers. Avec 5.000 m2 d’emprise et seulement 20 chambres, celle-ci ponctue son campus New Academy of Art adossé à la colline de l’éléphant. Vidéo ici (26’ 15’’; YouTube en F)

 

©  AAS/Lv Hengzhong; pavillon Arsenal Paris

Par Philippe Golard


 
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